Le banc aux cent passages

De bon matin, Normand prenait sa marche quotidienne. Il se trouva un banc qui semblait confortable et, une fois son derrière bien habitué à la forme étrangère, abaissa les épaules et poussa un long soupir en direction du fleuve St-Laurent. Il était au gouffre d’un dilemme plus que palpable. La belle Marie, sa femme, désirant combler son désir familial, voulait d’un enfant le plus tôt possible. Normand, du haut de ses vingt ans, et Marie, la presque majeure, allaient peut-être devenir parents… Mais est-il raisonnable, après si peu de réflexions et d’expériences, de vouloir sculpter une vie?

Soudain, une petite fille courut vers le banc du soucieux Normand. Curieux, le jeune adulte l’interpella:  » Hé, toi, tu fais quoi?

-Bah, je me dépêche, je suis en retard!

-Mais pour aller où?

-Aller retrouver mon petit-ami!

-Mais… T’es pas un peu jeune pour ça? Enfin… C’est quoi ton nom?

-Je m’appelle Dana, et j’ai 10 ans, alors essaie pas de me dire quoi faire!

-Très bien… »

La gamine poursuivit son chemin. Quelques secondes plus tard, passa un adolescente portant des vêtements étonnamment révélateurs. Marchant d’un pas rapide, elle filait dans le vent. « Hé toi, tu fais quoi?

-Qu’esse-tu-veux? J’me dépêche,  ça s’voit pas?

-Mais pour aller où?

-Aller chez mon chum! En plus, j’t’en r’tard!

-Dis… Tu veux des enfants?

-Bah, oui, l’plus possible.

-Mais pourquoi?

-Pour qu’y aient une meilleure enfance qu’la mienne! Ma mère, à m’a jamais donné d’attention, y’a juste mes trois sœurs qui comptaient. Bon, j’suis pressée, salut! » dit elle avant de partir au pas de course.

Avant même que Normand n’ait le temps de tirer une conclusion basée sur ce qu’il venait d’entendre, une autre coureuse essoufflée s’arrêta près du banc, reprenant son souffle. Elle devait faire une trentaine d’années, mais semblait fatiguée.  « Ça va aller,Mademoiselle?

-Oui, merci…

-Où allez-vous comme ça?

-Je veux garder la forme. Je ne vais nulle part en particulier. Après ma dernière grossesse, j’ai pris du poids, je me dois de rester forte!

-Votre dernière grossesse? Combien d’enfants avez-vous, Madame?

-Quatre enfants, Monsieur.

-Quatre? C’est beaucoup… À votre âge…

-J’vous laisserai pas critiquer mes choix de vie, gamin! Oui, gamin! Vous croyez savoir ce que c’est, la vie? Attendez pour voir! Vous verrez que ça passe plus vite qu’on pourrait le penser! »

La femme s’éloigna et ,par son tempérament colérique, on pouvait deviner qu’elle devait avoir beaucoup de poids sur les épaules. Notre protagoniste, assis tranquillement sur son banc, ne savait plus quoi penser. C’est alors qu’il vit approcher une femme d’une cinquantaine d’années, d’un air blasé, marchant d’un pas lent. »Salut, l’apostropha celle-ci, tu fais quoi?

-Comme vous pouvez le voir, je suis assis sur un banc…

-C’est bien… Vous voulez bien m’écouter? Je crois que j’ai envie de me plaindre un peu.

-Je suis tout ouïe!

-Ben, c’est pas vraiment une histoire incroyable… Ça raconte l’histoire d’une petite fille pressée, qui croit que la vie est une piste de course. Elle a des idéaux, des projets, des attentes… mais à trop se dépêcher, on finit par bâcler le travail… Et à ce moment là, la petite fille, qui n’est plus si petite, réalise qu’elle n’a pas su  rester elle même, dépasser ses parents, et réalise qu’elle n’a aucune leçon à donner à un gamin… Elle comprend que si elle avait prise les choses une par une, elle aurait donné naissance à une oeuvre d’art, au lieu d’un sale torchon. Il est vrai que la vie est une piste de course, mais à vouloir aller trop vite, sans faire ses arrêts au puits, on finit par user le moteur… Sur ce, je vous laisse! »

La femme s’éloigna, d’un pas un peu pus léger que lors de son arrivée. Ne voyant plus personne dans son champ de vision, Normand prit quelques instants pour apprécier le paysage ,et ce n’est que quelques minutes plus tard qu’une dame âgée s’approcha. On aurait presque dit qu’elle avait cent ans. Courtois, Normand se déplaça légèrement vers la gauche du banc et invita la dame à s’asseoir. D’un ton soucieux, il demanda: » Alors, Dana, qu’as-tu appris de la vie?

-J’ai appris bien des choses, mon cher… mais contrairement à autrefois, je suis un peu vieille pour ça! »

Les deux amis de longue date s’esclaffèrent, comprenant maintenant que ce que l’on attend de sois-même n’est pas toujours ce qui nous mènera à ce que l’on veut devenir.

 

 

 

 

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Catégories :Création, Divertissement, Uncategorized

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