Coco

L’homme banda ses maigres muscles et, empoignant les bras du cadavre, il le déplaça au travers de la pièce. Le corps flasque n’eut aucune résistance outre le frottement du sol. Malgré la pénombre, on distinguait une coulée rouge qui suivait religieusement la dépouille comme un fidèle tentant de comprendre et d’atteindre les voies impénétrables du Seigneur. Pourquoi l’avait-on abandonné ? De nombreuses tâches allant de jaunâtre à rouge bourgogne tapissaient le sol, témoins de la barbarie qui s’était déroulée ici quelques instants plus tôt.

L’appartement, sommairement meublé, ne comportait que le nécessaire : fauteuil, divan-lit, bureau de petite taille, cuisinière, réfrigirateur bruyant… De plus, rien de tout cela n’était neuf, ni très coloré. D’habitude, la place n’était point sale, mais très propre ; son locataire s’en occupait bien. Les murs étaient faits de briques rouges, conférant un aspect à la fois urbain et artistique au lieu. Peut-être vivait-il ici un peintre ou qui sait, un écrivain ?

-Mais qu’est-ce qu’il a bouffé, lui ? ronchonna l’homme en soufflant.

Miséreux, les forces de celui-ci diminuaient considérablement, déjà qu’il ne nourrissait aucun muscle. C’était sa Première fois, il ne possédait donc pas encore la force qu’engageait ce genre loisir. Maigre, l’homme ne possédait que les capacités d’un humain qui accomplissait une routine des plus… routinières. Des cheveux bruns dont tout le monde contestait la couleur (n’étaient-ils pas noirs ?) et des yeux d’une teinte identique. Quant à sa peau, elle était blafarde, signe qu’il était un homme d’intérieur. Son visage s’étirait vers le bas, long et fatigué. Était-ce causé par l’ennui de sa vie insipide ? La tension et le travail constants ? La peur du changement qui le rongeait sans arrêt ? Ou encore la fuite du vide qu’occasionnait la vie d’aujourd’hui ? Pourquoi pas une quête identitaire qui avait mis la lumière sur un trait non désiré ? Tant de questions. Toujours est-il que l’homme, la respiration sifflante, courbait son long dos en rassemblant ses dernières forces.

Toujours avec lenteur, l’assassin déposa le défunt dans une chambre fermée à clé où toutes les prochaines victimes seraient entreposées. Puis, les yeux cernés et les bras mous, il observa, désespéré, le nettoyage qu’il lui incombait d’effectuer. Las, il remplit une bassine et de savon, puis, avec un linge, décrotta les murs, le plancher et les meubles usés, le regard absent. Ensuite, il ôta ses vêtements ainsi que ses bottes et en enfila des propres. Enfin, il se dirigea le dos courbé et la tête basse vers les ordures, où il jeta les cloques imbibées de sang.

Son Premier Meurtre avait été accompli.

200 homicides plus tard…

Une paume à plat sur une porte la fit s’ouvrir, laissant passer un homme rachitique bientôt suivi par un autre plus costaud. L’ombre fine du premier se découpa sur l’impressionnant tapis en peau de tigre avant que les chandeliers d’argent n’illuminent la pièce. Semblant fatigué, il passa une main osseuse sur son visage presque cadavérique. Ses cheveux noirs (bruns ?) longs discordaient avec de minuscules sourcils. Son faciès n’accueillait aucun bonheur, l’homme souffrant peut-être de la mornitude de son quotidien (ou du vide ?). Un triste sourire parcourut son visage. Il n’aurait pu faire mieux.

-Que mange-t-on alors ? interrogea-t-il en essayant de rester respectueux.

Il cligna de l’œil avec très peu de talent de séduction.

Un rire riche et tonitruant lui répondit. Un bel homme se tenait là, la mine nettement plus agréable. Une joie sauvage transperçait de tout son corps, autant de ses yeux aussi noirs que l’abysse (verres de contact ?) que de ses lèvres charnues. Une peau gorgée de soleil laissait paraître la plus parfaite des santés, doublée par des muscles découpés et d’une forme athlétique. Il portait ses cheveux noirs profonds coupés ras. C’est ce portrait de réussite et d’envoûtement qui sourit chaleureusement à son invité pour le moins… monotone.

-Spaghetti. J’espère que cela ne te déçoit pas.

Le convive eut une lueur d’espoir devant ce tutoiement, le premier depuis leur rencontre au bar.

-N… Non, évidemment, bégaya-t-il.

Celui-ci lança un regard circulaire à la cuisine densément meublé, enregistrant chaque fin détail, chaque étincelle d’argenterie, de couleur osée et d’électroménagers coûteux. Tout était richement décoré et avec beaucoup de goût, malgré la petitesse de la pièce.

-Belle déco, le complimenta l’homme ennuyeux. Je n’en dirais pas autant de chez moi.

Une moue de dégoût se dessina sur son visage.

-Merci. J’ai effectué seul tous les choix de couleur, tout comme l’emplacement de chaque chose.

Semblant très fier, il gonfla la poitrine avant de poser la main sur le dos de l’autre homme et de le conduire vers le salon tout aussi voluptueusement tapissé que la cuisine. Les couleurs étaient si vives qu’elles donnaient l’étrange impression d’être constamment épié, ou pourquoi pas, chassé ? L’homme monotone ne comprit pas la raison de ce sentiment pour le moins insolite.

Il s’assit (sombra ?) confortablement sur le fauteuil de velours que lui offrit son hôte, puis l’observa cuisiner avec désir. Dut-il se l’avouer, il jalousait ces fesses rebondies ainsi que son regard tranchant, mais tout particulièrement sa vivacité, autant présente dans ses gestes que dans ses paroles. Son regard se perdit ensuite sur trois portes au fond de l’appartement, une qui devait être la salle de bain, l’autre la chambre des maîtres et finalement, la chambre d’ami. Coucherait-il dans une d’entre elles ce soir ?

-Dites-moi, que pratiquez-vous dans la vie ? questionna l’homme aux cheveux noirs, prenant l’autre par surprise.

-Euh..?

L’homme grisâtre cligna de ses yeux fatigués. L’autre répondit par un rire franc. Il paraissait réellement l’apprécier.

-Quel est votre profession ?

-Oh ! Euh… Avocat.

-Eh bien ! C’est une drôle de coïncidence, car c’est mon métier aussi ! s’exclama-t-il en posant les pâtes dans l’eau bouillante.

On éteignit les lumières pour le souper et alluma toutes les chandelles, ce qui baigna l’appartement dans un romantisme fou. Le repas se déroula parfaitement, l’un engageant et enjôleur, l’autre timide et mou. Des rires fusaient à travers la pièce, où il semblait régner une véritable complicité. Toutefois, vint le temps pour l’homme empli de mornitude de quitter.

-Ce fut un plaisir, déclara-t-il. Peut-être…

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase que l’autre fonçait sur lui, écrasant ses lèvres contre les siennes. Cela ne prit que peu de temps avant que le baiser ne devienne langoureux. Et alors que l’impatience atteignait son apogée…

Un corps s’échoua au sol dans la pénombre de l’entrée.

Quelqu’un grogna en soulevant le corps sur ses épaules. Puis, il s’orienta vers cette fameuse troisième porte, peut-être la chambre d’ami ?

Une lumière aveuglante inonda la pièce.

Des dizaines de dépouilles  gisaient là, en position assises.

Effectuant la sale besogne qu’il appréciait pourtant, il transporta le corps dans une pièce, là où il apprêterait le mort. Il le plaça lentement avec les autres, savourant chaque seconde l’odeur qui planait dans la pièce.

Puis, dégoûté, l’homme alla laver ses mains. Lorsqu’il croisa ses yeux dans la glace, il eut le souffle coupé devant son reflet.

Enfui, son corps d’athlète. Au revoir, la noirceur de ses cheveux et de ses yeux. Déguerpie, sa peau bronzée. Il n’était plus que l’ombre de ce qu’il s’était efforcé de devenir. Il recula, horrifié.

Cherchant du réconfort dans ses cadavres, il s’élança à toutes jambes vers eux, les yeux fous. La respiration hachée, il passa la porte.

Tous les regards fatigués, les yeux cernés par leur vie insipide, les bras ballants et malingres, la peau à la teinte blafarde, tous le scrutaient. Tous, leurs yeux ni bruns, ni noirs. Les battements de son cœur doublèrent puis triplèrent, avant qu’il ne tombe, inconscient, dans la salle, entouré d’hommes identiques à lui-même.

Deux semaines plus tard, la voisine avertit les policiers d’une odeur pestilentielle. Ceux-ci trouvèrent une dizaine d’hommes morts depuis quelques semaines dans une pièce fermée et trois dans les ordures, découpés en morceaux. Le résident fut, quant à lui, découvert au centre des dépouilles, pendu.

(Si vous désirez avoir le texte complet, donc les parties un peu plus gore, vous pouvez me contacter.)

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Catégories :Création, Divertissement

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